Aménagements => Entre Covid et développement durable les maires de stations sont-ils incompris ?

Plus de souplesse pour aménager « propre ».
Antoine CHANDELLIER

Face au défi de l'urbanisme, dans un contexte de transition et d'espoir de sortie de crise, l'association nationale des maires de stations de montagne (ANMSM) réunie en congrès à Paris en cette mi-septembre, a réalisé un livre blanc appelant à faire évoluer le cadre réglementaire « pour un développement serein » des territoires. Sujet hautement sensible en alpages où deux visions s'affrontent de façon parfois binaire. Voire primaire.

« Depuis cinq ans, je vois une prise de conscience générale des opérateurs. Aujourd'hui c'est à tort que l'on dit que l'aménagement en montagne est un gros mot. Quand on fait un équipement neuf on enlève des dizaines de pylônes, des kilomètres de câbles et ça, c'est de l'aménagement vertueux ». Non ce n'est pas Laurent Wauquiez, décomplexé du canon à neige, qui parle ainsi. Mais son adversaire aux régionales en Auvergne-Rhône-Alpes, alliée aux écologistes, la députée PS de l'Isère Marie-Noëlle Battistel dont la circonscription s'enorgueillit de 19 domaines skiables, du stade de neige à la station internationale. « Et nombre de massifs tirent leur richesse des stations de ski y compris les vallées. »

Mais face à une opinion polarisée par quelques projets clivants, voire parfois aberrants, et un pouvoir centralisé parfois peu sensible aux contraintes de leur territoire, les maires d'altitude peinent à se faire entendre. En charge d'un livre blanc pour adapter l'urbanisme aux stations françaises, Christophe Aubert, édile des Deux Alpes le dit avec dépit : « aménager, c'est mal vu ». Or il faut bien aussi loger les habitants, « sinon je ne vois pas comment on va pouvoir faire du 4 saisons ». Et accueillir le personnel, s'adapter aux mutations du tourisme ou gérer les ressources, l'eau notamment quand en 2050 elle se fera rare aux périodes de l'année où on a besoin d'elle. « Je veux bien renoncer au tourisme de masse mais il faut accompagner tous ces gens qui viennent dans nos massifs ».

Pour ses 75 ans d'existence, l'association nationale des maires de stations de montagne (ANMSM) a listé les besoins : adapter le droit, sanctionner les recours abusifs, décentraliser les décisions, orienter la fiscalité pour favoriser la succession, la construction de lits dits chauds, fréquemment occupés, à l'inverse des résidences secondaires, enrayer la spéculation.

C'est vrai le foncier est plus rare en altitude, la loi montagne impose de construire en continuité et la loi climat et résilience a divisé par deux les droits à urbaniser. D'où les tensions. Mais certaines stations, en Tarentaise notamment, sont déjà des villes à la montagne. À La Plagne, Jean-Luc Boch, président de l'ANMSM se fait chahuter avec sa double casquette de maire entrepreneur. Le bâti, souvent vide, ne manque pas. Las la rénovation n'est pas facilitée, les propriétaires guère stimulés. Les élus de montagne justement attendent la mise en place du groupe de travail et des réformes législatives annoncés par le gouvernement dans le Plan avenir montagnes.

Mais pour les maires de stations le frein vient aussi d'une administration mille-feuille (préfecture, DDT, MRAE…), guidée par la crainte de recours, influencée par l'air du temps ou la minorité agissante sur des projets de remontées, de retenues d'eau ou d'hébergements. « On nous demande de retirer des dossiers parce qu'ils ne sont pas très bien sentis, se désole Christophe Aubert. De guerre lasse, on finit par ne plus les faire. On se demande si on ne veut pas mettre la montagne sous cloche ». Et domine l'impression que les dossiers sont instruits à géométrie variable selon les départements et la sensibilité “politique” des serviteurs de l'État.

Oui, construire en altitude est devenu plus difficile, mais c'est peut-être aussi parce qu'à une époque glorieuse ce fut trop facile. Les délais en témoignent : parfois dix ans pour un plan local d'urbanisme. Marie-Dominique Meot, du bureau d'études MDP consulting confirme : « Il y a 20 ans, un projet en montagne prenait le temps d'une gestation. Aujourd'hui, c'est trois, cinq voire 10 ans, avec une double évaluation environnementale. » De quoi faire enrager le maire de Valloire (Savoie), Jean-Pierre Rougeaux, porteur d'un de ces projets épouvantails qui divisent : l'arrivée du Club Med en son fief. Pour lui les maires ne sont plus maîtres de leurs projets et le tableau de sa visite à la DREAL (Direction régionale de l'environnement) pour parler neige de culture frise le pittoresque : « On s'est retrouvé face à des gens très sympathiques, mais du genre barbus en sandales, la chemise dépassant du pantalon. Et je n'exagère pas ». Choc des cultures…

Sujet fédérateur pour les maires, mais urticant pour les amis de la Nature : les retenues collinaires. Quand bien même ces réserves deviennent-elles multi-usages et ne concernent plus seulement la neige de culture mais aussi l'agriculture, l'eau potable ou le tourisme d'été. À La Clusaz (Haute-Savoie), le maire Didier Thevenet a hérité d'un dossier chaud bouillant voté par son prédécesseur, mais qu'il juge indispensable pour sécuriser l'alimentation de la population sur la montagne de Beauregard. L'enquête publique en cours, sous le regard de pas moins de trois commissaires enquêteurs -digne d'un chantier d'autoroute- et l'attention du préfet, enregistre 80 % d'avis négatifs, invoquant l'atteinte au paysage et à la biodiversité. Ce lac artificiel aura mis 7 ans à voir le jour. Ou pas. Et l'élu d'identifier l'adversaire : « On est pilonné par des collectifs très organisés sur les réseaux sociaux. Leur parole l'emporte sur celle des élus inaudibles, il faut s'organiser pour répondre à ces gens ». En des massifs plus excentrés, d'autres retenues d'envergure émergent sans fracas. La forêt qui pousse fait moins de bruit que l'arbre qui tombe.

Peut-être l'amorce d'un dialogue apaisé se dessine-t-elle. Les 23 et 24 septembre, associations environnementales (Mountain Wilderness) et aménageurs (élus et opérateurs de domaines skiables) s'encordent pour des états généraux de la transition du tourisme en montagne. Pour la première fois, dans 40 territoires, deux versants des massifs vont essayer de se parler.

Des projets de remontées mécaniques dont les délais ont doublé voire triplé en 20 ans, comme ici dans le haut de la vallée de Chamonix en site classé du Mont-Blanc. Parfois attaquées par les écologistes, les retenues collinaires, à gauche, celle du col du Corbier (Haute-Savoie) et, à droite, du domaine de Villard Corrençon (Isère), sont devenues un enjeu pour les maires